Ce lundi 2 février, l’emblématique salle du Nouveau Siècle à Lille accueillait la seconde édition des Auguste de l’Humour. Sous la houlette de Marianne James, la soirée a célébré la scène comique actuelle tout en rendant un hommage vibrant à Muriel Robin, figure iconique du rire français. Entre récompenses et rires nuancés, cette cérémonie a été le spectacle de revendications.
Dans le cadre de Lillarious (festival d’humour et de stand-up), ce second volet des Auguste de l’humour s’est déroulé en terres lilloises pour la joie du grand public. Cette fête satirique met à l’honneur l’humour, une profession un peu délaissée des récompenses selon la Communauté de l’humour, représentée par son délégué général, Enrico della Rosa. En dépit de la faible représentation féminine parmi les nommés, les femmes humoristes ont incroyablement renversé la tendance en décrochant 6 Auguste sur 8 au total.
Quand l’humour plaisante avec le sérieux
Sur une reprise du morceau légendaire de Queen, The Show Must Go On, par Marianne James et le Chœur Ekla (chœur polyphonique créé en 2020 à Lille), ce gala de l’ironie a démarré sur les chapeaux de roue. Accompagnée par un autre humoriste, Elliot Doyle, la maîtresse de cérémonie, Marianne James, a insisté pour récompenser tous les styles d’humour : de « l’humour fin », à « l’humour subtil, et sans oublier l’humour con ». Avant d’inaugurer ce deuxième rendez-vous comique, la jurée de La France a un incroyable talent met un point d’honneur à souligner « la difficulté de vivre avec l’actualité internationale » mais aussi « la concurrence de l’IA (intelligence artificielle) dans le monde de l’humour ». Même si cette dernière peut générer des blagues simples, fort heureusement, elle est encore loin de pouvoir rivaliser avec l’humour humain dans toute sa complexité.
Pendant un peu plus d’une heure, la chanteuse star annonce au compte-goutte des artistes du milieu afin de remettre des statuettes nommées « Smile » aux lauréats, des prix spécialement réalisés par Auguste, un sculpteur pop-art. C’est avec un regard sceptique et un sourire en coin qu’Anne Depétrini, la chroniqueuse de Quotidien, a remis l’Auguste du texte de spectacle d’humour à Marion Mézadorian pour son sketch Craquage.
Avant de décerner l’Auguste de la vidéo du Web, notre fil rouge (Marianne James) explique : « En 1950 en France, on riait entre 15 et 20 minutes par jour par français. Aujourd’hui au 21e siècle, on rit 5 minutes par jour ». Cette statistique est très contestée par les scientifiques puisqu’elle est invérifiable à notre époque pour 1950. Utilisée comme un cheval de bataille, elle porte un plaidoyer pour que l’humour soit reconnu comme un art majeur et nécessaire à la santé publique, signalant la morosité ambiante en raison de l’actualité récente.

François Rollin, « le Corbusier de la vanne », a, lui, décerné l’Auguste de la vidéo du Web à Marine Leonardi. « Ce prix me va droit au cœur, il montre à quel point les réseaux sociaux et le spectacle sont deux choses quasiment indissociables. C’est une dynamique vertueuse », a déclaré celle qu’on surnomme la « maman bourgeoise trash ».
Dans la foulée, cinq humoristes se sont imposés dans leurs catégories respectives. Hugo Pêcheur s’est vu récompensé par le prix de la Révélation scène de l’année. Yann Marguet a, quant à lui, été nommé comme gagnant de l’Auguste du Chroniqueur d’humour de l’année. Enfin, deux femmes, Mégan Brouillard et Inès, se sont partagé la même distinction, celle de la Révélation scène francophone, en finissant ex-aequo.
Le ton de la soirée a particulièrement changé lorsque Sébastien Thoen, le chef d’orchestre de la première édition, est arrivé sur scène. L’humoriste des Grosses Têtes a secoué l’assemblée de cette soirée grinçante avec un franc-parler reconnu : « Je vois très peu de rires, même très peu de sourires. Ce ne sont pas les Auguste, on dirait un congrès de la gauche israélienne ». Il a ensuite ciblé une « grosse tête », Xavier Bertrand — grand absent dans cet amphithéâtre — le qualifiant de « sous-préfète ». Une pique directe en réponse aux 50 millions d’euros de coupes budgétaires subies par la culture dans les Hauts-de-France l’année dernière. Après une avalanche de provocations, le chroniqueur de RTL a mis en avant les qualités qu’exige ce métier, rappelant qu’un humoriste doit avoir : « une présence à couper le souffle, une vision audacieuse et une excellence dans le jeu comme dans le texte ». Il conclut en affirmant que « tous les humoristes nommés, ce soir, réunissent toutes ces singularités et méritent amplement leur place ». L’ancien maître de cérémonie a lui-même récompensé l’Humoriste de l’Année, Élodie Poux, qui plaisante en disant : « J’aurai une bonne raison pour aller parler à Muriel Robin ».
Pour finir ce bal du rire assez clivant, Muriel Robin a été sacrée Auguste d’honneur par Diane Segard. Malgré un discours sobre, la femme aux multiples casquettes (humoriste, actrice, réalisatrice et metteuse en scène) a remercié ceux qui ont pensé à elle pour ce prix, rendant un hommage ému au public grâce auquel elle a su « durer ».

Une cérémonie à double visage : subtile et controversée
Fin du spectacle à 21 h 30, les avis du public sont mitigés. Certains sont venus avec des attentes et ont été déçus : « Je m’attendais à plus de paillettes, de feu, d’ambiance et moins de temps morts », nous dit Cécile. Muriel Robin, qui était censée être mise à l’honneur ce soir, n’a pas fait une très grande apparition et cela a manqué à la salle. Le comble pour Cécile est que cela « manquait un peu d’humour en règle générale », les rires n’étaient pas assez au rendez-vous. D’un autre côté, ceux présents à l’édition de l’année dernière nous donnent également un point de vue un peu froid. Le bilan est clair, pour Zoé et Carla, la première cérémonie était meilleure. Ce soir, elles reprochent « trop de nommés absents », « des discours et remises de prix trop sérieux », « un climat exagéré constant », « un manque de sketchs comme la première édition » et « une cérémonie trop courte ». La déception et la frustration se lisaient sur leurs visages en sortant de la salle. Elles s’attendaient à une soirée meilleure que la précédente et ce n’est pas une mission réussie.
Malgré ce qui a été décrié, notamment par le public, un bilan positif se dessine. Dans une stratégie de s’ancrer localement et de promouvoir l’humour au plus grand nombre, cette cérémonie était gratuite pour tous, à l’instar de l’année dernière. L’objectif était de remplir la salle pour créer une ferveur populaire et une ambiance de show nécessaire pour les réseaux sociaux. Ce modèle est permis par des partenaires essentiels comme le CNM ou encore la FFH (Fédération des Festivals de l’Humour). En rendant l’entrée gratuite sur réservation, les organisateurs s’assurent une salle comble et une belle image de marque. En inside, la cérémonie était une réussite. Quentin, membre de la chorale Chœur Ekla évoque : « une soirée plutôt agréable avec un rythme suffisamment soutenu pour qu’on puisse apprécier l’ensemble du programme ». Cette opinion est partagée par une spectatrice, Sophie, qui a préféré la cérémonie de cette année à celle de l’année dernière, ajoutant : « C’était bien car j’ai trouvé ça rythmé. Il n’aurait pas fallu que ça dure plus longtemps pour moi car on reste très passif versus un spectacle ». Au-delà du spectacle, la gratuité encourage la découverte de nouveaux artistes. C’est le cas pour Sophie qui annonce avec une pointe d’ironie : « Je suis désormais plein de nouveaux artistes sur Instagram car, malheureusement, il y a plein de personnes que je ne connaissais pas ». Souvent considérée comme un objet de distinction, la culture, ici, n’était pas réservée à une classe sociale précise, « l’élite de la nation ». Étant ouverts à tout le monde, les Auguste ont accueilli tous types de personnes, allant des jeunes étudiants jusqu’aux retraité(e)s. Comme le résume Sophie : « Cela permet de s’ouvrir ».
« Et c’est une sale conne qui vous le dit ! »
Marianne James entre sur scène avec une blague qui annoncera le ton de la soirée : « N’invitez jamais une femme de président à venir vous féliciter en coulisses… Et c’est une sale conne qui vous le dit ! » Cette phrase fait référence aux faits survenus le 6 décembre 2025. Brigitte Macron se trouvait à l’un des spectacles d’Ary Abittan à Paris. Durant le show, des militantes féministes ont interrompu celui-ci pour protester contre le non-lieu obtenu après la plainte déposée en 2021 pour viol, contre l’humoriste. La Première dame, en s’adressant à lui dans les coulisses, a traité les militantes de « sales connes ». Les mots ont été repris et se trouvent être maintenant un symbole sur le web. En transformant cette insulte en force pour le mouvement, c’est alors devenu un nouveau slogan féministe. À Lille, le 25 janvier dernier, s’est organisée une manifestation devant le casino Barrière contre l’humoriste, réunissant environ 300 personnes. Ce lieu est celui où Ary Abittan s’est produit sur scène le soir-même. Dénoncer et revendiquer, c’est aussi un pouvoir à connaître de l’humour et Marianne James tenait à ce que le public le sache.
Aux Auguste, sur une trentaine d’artistes, seulement huit femmes étaient nommées à la cérémonie. Le manque de parité et de diversité se ressent dans les discours des remises de prix. Toujours avec une note d’humour, ceux présents ont tenu à évoquer ce manque à leur manière. Subtile comme Jérôme de Warzée (animateur de l’émission belge Le Grand Cactus) et Medhi Djaadi (comédien, connu pour son seul-en-scène Coming Out, nommé aux Molières) en présentant le prix de la révélation scénique francophone : « Je décide de changer les règles du masculin qui l’emporte sur le féminin. Quoiqu’il se passe ce soir, ce sera LA gagnantE ». Ou plus franc comme avec Daniel Morin (chroniqueur France Inter) et Le Roi Borgne (chroniqueur à Radio Nova) en remettant l’Auguste du chroniqueur de l’humour et en s’esclaffant : « Les chroniques (d’humour) sont des rapports de force qui sont un contre-pouvoir, qui inversent les rapports de force en questionnant notre société, c’est pourquoi Daniel et moi, deux hommes blancs, départageons cinq autres hommes blancs ».

D’un autre côté, les humoristes, eux aussi, se sont permis d’exprimer leur mécontentement. Yann Marguet, dans son discours de remerciement en vidéo, tient à préciser que les Auguste sont « une jeune cérémonie qui fait de son mieux », en ajoutant : « j’aimerais qu’à l’avenir, la liste des nommés soit avec plus de noms comme Audrey ou Yassine et pas uniquement des noms comme Yann, Guillaume ou Alex. La fête ne sera, à mon sens, que plus belle ». Côté filles, Marion Mézadorian, après son discours de gagnante, quitte la salle en s’exclamant, sourire aux lèvres : « à défaut d’être une salle conne, je suis une autrice à succès ». Ces revendications se sont entendues et ont résonné dans le public. Ces artistes, à travers leurs discours, appellent à réfléchir et à alerter sur l’importance de se sentir représenté et entendu dans la société d’aujourd’hui.
Anne Descombes et Mathis Bréqueville.


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