Depuis l’élection présidentielle étasunienne en janvier dernier, la galaxie Donald Trump et l’extrême droite sont de retour au pouvoir. Sa prise de fonction à la Maison Blanche a suscité de nombreuses réactions contestataires. Ce tournant politique a des répercussions dans tous les secteurs, en particulier dans le domaine de la culture.
La culture est devenue un champ de bataille idéologique. Pour l’extrême droite, la culture est l’ennemi de ses idées ; elle la frappe systématiquement lorsqu’elle arrive au pouvoir, en ciblant la liberté d’expression. C’est dans cette antithèse, entre la violence du pouvoir central et les réponses des groupes dominés, que le concept d’infrapolitique de James C. Scott prend tout son sens. Si, en sociologie, l’infrapolitique désigne traditionnellement les formes de résistance discrète et cachée des subalternes, l’extrême droite américaine en a brillamment détourné les mécanismes. Par une politisation agressive du quotidien et l’usage d’instruments culturels, elle a transformé ces tactiques de survie en outils d’offensive populiste, normalisant son discours et faisant du ralliement politique un véritable moyen de reconnaissance sociale et de succès.
L’armée clandestine de l’Empire « alt-right »
L’extrême droite américaine, également appelé l’« alt-right » (abréviation d’alternative right), manie avec délicatesse la culture comme outil stratégique pour diffuser ses messages et se reconnaître entre militants.
Sous toutes ses formes, la droite alternative s’est approprié la culture mème (concept – texte, image, vidéo – massivement repris, décliné et détourné sur Internet de manière souvent parodique, qui se répand très vite, créant ainsi le buzz). Si au départ, ils étaient utilisés à des fins humoristiques, certains mèmes sont aujourd’hui récupérés par l’extrême droite sur le web.
Créé par Christopher Poole en 2011 sur le site 4chan, un forum de discussion politique se nommant «/pol/» (abréviation de « politically incorrect ») est devenu une véritable cantina (bar regroupant des malfrats, pilotes, truands, contrebandiers dans Star Wars) de l’extrême droite par le biais de cet humour propre à la culture Web.
Réputés pour son absence de modération et ses campagnes de cyberharcèlement, les utilisateurs panégyristes ont produit de nombreux mèmes favorables à Donald Trump autour de 2016.
C’est le cas du mème « Pepe The Frog », une grenouille verte créée par Matt Furie dans le comics Boy’s Club paru en 2005. Ce personnage de bande dessinée va être détourné et être repris en 2015 lors de la campagne présidentielle de Donald Trump. Très vite, une bascule se déclenche lorsque cette grenouille est utilisée à des fins racistes, mettant en scène le nazisme ou appelant au meurtre et à la haine.
Dès la campagne, le républicain en faisait sa Force et surfait sur cette culture du détournement et du remixage d’images humoristiques, au point qu’on attribuait à ces mèmes un rôle dans sa victoire inattendue face à Hillary Clinton.
« Dès 2012, on parle d’une “meme election”. Il y a cette mythologie du mème qui ferait l’élection, même si cette influence est impossible à quantifier », explique Maxime Dafaure, doctorant au sein de l’université Gustave-Eiffel, à Paris, spécialiste de l’« alt-right, cette frange de l’extrême droite américaine très active en ligne. La culture mème n’est pas politique en soi, mais on cherche à se l’approprier » a-t-il confié auprès du journal Le Monde.
Le futur 45e Président des Etats-Unis n’a pas hésité alors à retweeter (relayer un message posté sur X – anciennement Twitter – par un autre utilisateur sans aucune modification) une image de « Pepe The Frog » le représentant, coiffée de sa chevelure blonde.

Cette manoeuvre est illustrée et renforcée par la loi de Poe. Cette « loi internet » nous détaille que sans indication claire de l’intention de l’auteur d’un écrit, il est difficile de faire la différence entre un propos réellement outrancier et une exagération volontaire à un but parodique. Ce brouillage idéologique vise à habituer les utilisateurs à la violence, à rendre le néonazisme accessible et attrayant grâce à une esthétique moderne et des références à la culture populaire.

Le spectacle du côté obscur
Il existe également une grande tradition de propagande idéologique via l’industrie du cinéma, un outil de promotion des valeurs et mode de vie américains.
Quand, l’Empereur Palpatine (Donald Trump) est arrivé au pouvoir en 2016, la culture MAGA (Make America Great Again) a été très relayée sur les réseaux sociaux, via des influenceurs et podcasteurs, dont Charlie Kirk, assassiné en septembre dernier. Entre les deux mandats, le monde MAGA a activement mené une stratégie d’infiltration culturelle pour étendre son influence et séduire la jeunesse américaine. Cette approche a consisté à attirer des personnalités culturelles – issues de la mode, de la musique, du cinéma et de l’humour – jugées compatibles avec le trumpisme. L’objectif était de concevoir des produits de divertissement qui résonnent directement avec les sous-cultures jeunes. En exploitant la viralité des réseaux sociaux, le mouvement cherchait ainsi à normaliser l’idéologie trumpiste et à canaliser efficacement ces nouvelles générations vers l’alt-right.
La musique est aussi un champ artistique qui influence fortement les représentations.
The Predator est un exemple concret parmi tant d’autres. Ce film américano-canadien met en scène les pires prédateurs de l’univers plus forts et plus intelligents que jamais grâce à une génétique perfectionnée à partir de l’ADN d’autres espèces. Alors qu’un jeune garçon devient accidentellement leur cible, seul un équipage hétéroclite d’anciens soldats et un professeur de science contestataire peuvent empêcher l’extinction de la race humaine.
Cette science-fiction privilégie uniquement des Américains blancs dont un soldat invincible, hétérosexuel recourant à la violence pour ordonner le monde, une scientifique n’ayant aucun problème à se faire traiter de manière agressive par son commandant masculin et un garçon autiste, dont le trouble est traité ici de manière accessoire. Seulement cette qualité unique du jeune n’a que de valeur parce qu’elle sert la lignée patriarcale et la mission du père, perpétuant l’idée que les minorités ne sont légitimes que lorsqu’elles contribuent au projet du groupe dominant.
D’après les créateurs de The Predator, seul ce type de personnes – blanches, capables, invincibles, poussant fort pour atteindre leurs objectifs – mérite d’être accepté et d’avoir la possibilité de remplir la Terre et l’assujettir. Ces individus peuvent compter sur le respect et le soutien du milieu des réalisateurs du film sorti en 2018.
Dans la pop culture, tout un courant de la country musique défendant des valeurs conservatrices s’est reconnu dans Trump.
Jason Aldean, un chanteur américain de musique country a suscité récemment la controverse pour le titre « Try That in a Small Town » [« Essayez ça dans une petite ville »] ; le premier single de son onzième album studio, Highway Desperado.
A la sortie de son clip, en novembre 2023, ces contestations se sont intensifiées.
En effet, des menaces sont adressées envers les étrangers – les non américains – tout au long de la musique : « Tu penses que c’est cool, eh bien, fais le fou si tu veux » / « Voyez jusqu’où vous irez » / « Si vous franchissez cette limite, vous ne tarderez pas » [Notre traduction.]
En même temps, il met en garde ces personnes : « Pour que tu découvres, je te conseille de ne pas essayer ça dans une petite ville » / « bonne chance » « J’ai un pistolet que mon grand-père m’a donné » [Notre traduction.]
Entre les scènes entrecoupées d’Aldean chantant et des manifestations contre l’injustice raciale, le clip officiel de cette bande son s’opère dans un lieu marquant. Guitare à la main, le chanteur américain et son groupe se situe dos au tribunal du Tennessee, site du lynchage d’un adolescent noir par la population en 1927. La ville avait également été le théâtre d’une émeute raciale en 1946.
Jason Aldean a bénéficié dès le début de la polémique du soutien de plusieurs figures de l’extrême droite, dont celui de Donald Trump. L’ancien président républicain et candidat à l’investiture républicaine pour la présidentielle de 2024, à ce moment, a qualifié sur son réseau Truth Social le chanteur de « gars fantastique », avec « une super nouvelle chanson », ajoutant qu’il fallait le « soutenir à fond ». Peu de temps après, ce single « Try that in a small town » se classait en tête du classement iTunes des chansons aux États-Unis et s’est hissé en 2e place du Billboard.
Jugée violente et raciste, cette chanson témoigne des fractures de la société au pays de l’Oncle Sam. Il convient donc de noter que des œuvres cinématographiques et musicales sont extrêmement intéressantes d’un point de vue social. Celles-ci introduisent clandestinement une machine de propagande cachée. Elles servent aussi à éveiller ou à consolider des attitudes et des sentiments spécifiques chez les spectateurs et auditeurs.
L’extrême droite construit activement sa propre industrie du divertissement pour promouvoir ses idéaux. Daily Wire +, la branche « Entertainment » du groupe média co-fondé par Ben Shapiro (journaliste, avocat et animateur de radio américain) et Jeremy Boreing (militant politique, producteur, réalisateur, scénariste et acteur) a pour cœur de cible l’Amérique ultra-conservatrice. Leur catalogue comprend des émissions masculinistes, des documentaires pro-Trump et des séries comme Mr. Birchum, une parodie de Family Guy se moquant des libéraux. Leur long-métrage, Lady Ballers, est un exemple de leur production de films spécifiquement anti-Woke, promouvant leur idéaux de l’alt-right.
Donald Trump, le dark-vador de la culture
Sa réélection en 2025 a marqué un désastre dans le champ des politiques culturelles. Bien que la culture ait été utilisée comme un outil de propagande lors de sa campagne présidentielle en 2017 et 2025, elle est aussi synonyme de contrôle et d’instrumentalisation.
La première étape de ce contrôle de la part de l’extrême droite est de centraliser les institutions culturelles, ce qui implique de reprendre en main l’organisation des structures, le recrutement des intervenants, la répartition des budgets. Cela signifie moins d’argent pour les associations et artistes, on recrute des intervenants allant dans son sens et on cadre les sujets à traiter et ceux qu’il ne faut pas aborder.
Donald Trump n’a pas l’intention de s’arrêter là. Le projet de budget 2026 présenté par ses stormtroopers (son administration), centré sur la sécurité intérieure et la défense, propose de supprimer plusieurs agences gouvernementales tournées vers les arts, la culture et la création.
Lancé dans une guerre galactique contre la diversité, Donald Trump et son administration font en sorte de faire disparaître toutes les références à ce qu’il appelle le wokisme (diversité, équité, inclusion) des appels à projets. Parmi les victimes, la National Endowment for the Arts (NEA), agence fédérale spécialisée dans la culture, qui attribue notamment plusieurs dizaines de millions de dollars d’aides publiques à diverses organisations culturelles et artistiques, à des établissements scolaires et d’enseignement supérieur, mais aussi à des artistes, comme des auteurs et des traducteurs.
En février dernier, l’institution avait dû se résoudre à faire part de nouvelles règles concernant l’attribution des subventions et autres bourses de création :
« En accord avec le décret du président, la NEA ne soutiendra pas des projets qui comportent des activités relatives à la diversité, à l’équité et à l’inclusion. »
En conséquence, les œuvres soutenues ou prétendant à un soutien ne pouvaient plus évoquer le racisme, le sexisme, les inégalités économiques ou sociales… Cette destruction du wokisme est comparable à l’Etoile de la mort : une arme suprême conçue pour anéantir toute résistance idéologique.
Fort heureusement pour les amoureux de la culture, aux États-Unis, la majeure partie des politiques culturelles se conçoit au niveau des États. L’impact est donc limité puisqu’il n’existe pas de ministère de la Culture fédéral qui pourrait mettre à mal tout l’écosystème culturel. Malgré ces attaques, une alliance de créateurs, d’institutions locales et d’initiatives privées maintient des poches de résistance comme une Rébellion culturelle déterminée à préserver la pluralité artistique.


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